Santé mentale post-cancer : comment se reconstruire?

Le cancer affecte de nombreux aspects de la vie, pendant les traitements, mais aussi après. Si la rémission peut être perçue comme la fin d’une épreuve, elle ne signifie pas pour autant que toutes les difficultés aient disparu. C’est aussi une période où l’on prend pleinement conscience de ce que l’on a traversé et des traces que la maladie a pu laisser. D’où l’importance de ne pas minimiser l’après-cancer et de se tourner vers des spécialistes afin de bénéficier d’un soutien psychologique adapté. Pour en savoir plus sur les dispositifs existants au Luxembourg et le retour au travail après une longue période d’absence, Martine Risch, psychologue et psycho-oncologue à la Fondation Cancer, répond à toutes nos questions.
Propos recueillis par Margot Houget
Que se passe-t-il après la fin des traitements contre un cancer ?
Martine Risch : En général, la fin des traitements est le moment le plus attendu. Les personnes terminent enfin leurs séances de chimiothérapie ou de radiothérapie avec l’espoir de retrouver leur vie d’avant. Pourtant, c’est souvent un moment très paradoxal. Ce qui est perçu comme une délivrance peut aussi être une étape particulièrement délicate du parcours. Le réseau de soutien qui s’était mobilisé pendant les traitements s’estompe peu à peu. Les rendez-vous médicaux s’espacent : tous les trois mois, puis tous les six mois, avant de devenir annuels. L’entourage pense que les traitements sont terminés, que la maladie est derrière, et que tout est rentré dans l’ordre. C’est souvent une fois les traitements achevés que l’on mesure réellement ce que l’on a traversé. On réalise que l’on n’est plus tout à fait la même personne et qu’il peut persister des effets secondaires à long terme, voire des séquelles liées à la maladie ou aux traitements.
Quel dispositif d’accompagnement psychologique proposez-vous aux personnes qui ont été touchées par un cancer ?
À la Fondation Cancer, nous disposons d’un service psychosocial destiné aux personnes atteintes d’un cancer, à celles en rémission ainsi qu’à leurs proches. Car le cancer touche de nombreuses dimensions de la vie : l’identité, le couple, la famille, mais aussi la vie professionnelle. Les patients peuvent bénéficier de consultations individuelles, en couple ou en famille ainsi que de groupes de parole et d’entraide. Nous organisons aussi des séances de relaxation, des activités sportives et des cours de yoga. Par ailleurs, une diététicienne assure des consultations en onco-nutrition pour accompagner les patients confrontés à une perte ou à une prise de poids dues aux traitements. De plus, nous les aidons à préparer leur retour au travail. Enfin, en tant que sexologue clinicienne, j’assure la prise en charge des questions liées à la sexualité, qui peut elle aussi être affectée par la maladie et les traitements. L’ensemble de ces services est entièrement gratuit pour les patients et leurs proches.
L’ensemble de ces services est entièrement gratuit pour les patients et leurs proches.
La santé mentale est-elle encore trop souvent sous-estimée après la fin des traitements ?
Oui, car tout le monde pense qu’après, tout va bien. En général, l’idée que l’on se fait du cancer, c’est qu’une fois les traitements terminés, soit on est guéri, soit on ne l’est pas. Aujourd’hui, de plus en plus de patients survivent à un cancer, mais certains restent aussi sous traitement très longtemps, parfois à vie. Ces traitements peuvent avoir des effets secondaires et un impact important sur la qualité de vie. Lorsque l’on ne va pas bien, que l’on souffre encore de séquelles ou d’effets secondaires et que l’entourage minimise ce que l’on vit, cela peut être très difficile à gérer.
Constatez-vous une différence dans les demandes de suivi psychologique entre les hommes et les femmes ?
De moins en moins, honnêtement. Je pense qu’avec le Covid, le recours au soutien psychologique s’est peut-être davantage légitimé. Je suis à la Fondation Cancer depuis 2013. Au début, ma patientèle était principalement composée de femmes d’une soixantaine d’années atteintes d’un cancer du sein. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus mixte. Nous accompagnons davantage d’hommes, mais aussi des proches masculins.
Quels sont les principaux facteurs qui peuvent fragiliser la santé mentale après un cancer ?
En général, beaucoup de personnes qui ont terminé les traitements vivent avec la peur d’une récidive, la peur que le cancer puisse revenir. Ce n’est pas une peur pathologique, mais une peur bien réelle. Il y a donc déjà cette souffrance-là. Par ailleurs, lorsqu’il existait déjà une vulnérabilité psychologique avant la maladie, il est plus probable qu’elle se réactive ou réapparaisse, sous la forme d’un épisode dépressif, d’un traumatisme ou encore de troubles anxieux.
Qu’est-ce que l’on appelle la « dépression du survivorship» ?
La dépression du survivorship correspond au moment où l’on fait le deuil de la personne que l’on était avant la maladie, ainsi que des capacités ou des compétences que l’on a peut-être perdues. La maladie nous confronte à notre propre mortalité et l’on perd une part de cette légèreté qui nous habitait auparavant. Mais on peut aussi en sortir plus résilient. Les personnes apprennent à poser leurs limites, à redéfinir leurs priorités et à accorder davantage d’importance à ce qui compte vraiment pour elles. On peut même, dans certains cas, parler de croissance post-traumatique.
Comment abordez-vous le retour au travail post-cancer ?
Notre action se traduit d’abord par l’accompagnement des patients. Nous leur proposons des conseils sociaux et/ou un coaching pour préparer leur retour au travail (back to work), afin qu’ils puissent aborder cette étape dans les meilleures conditions. Notre action se traduit également par un travail de plaidoyer. Nous sensibilisons les ministères concernés, afin de mieux faire reconnaître les enjeux liés au retour au travail après un cancer. De mon côté, j’interviens lors de conférences destinées aux employeurs pour les sensibiliser à leur rôle. Du côté des patients, la plupart ont envie de reprendre leur activité professionnelle, mais souffrent encore de séquelles. Ils ont souvent peur de ne plus être à la hauteur, de ne pas retrouver leurs capacités d’avant ou de devoir faire face au regard des autres. Il arrive aussi que certaines personnes reprennent le travail trop tôt et se rendent compte qu’elles ne sont pas encore prêtes.
Revenir directement à un temps plein de 40 heures après des traitements lourds n’est pas évident. C’est pourquoi nous sensibilisons les patients et les employeurs aux dispositifs existants, comme la reprise progressive du travail pour raison thérapeutique ou le reclassement interne. Il existe des solutions pour permettre à une personne de réintégrer son poste ou d’en occuper un autre, si elle a besoin de réduire son temps de travail ou si elle ne peut plus exercer exactement les mêmes fonctions qu’auparavant
Photo de couverture : Claude Pisctitelli
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